Charles Péguri : l’architecte discret du musette parisien

Charles Péguri : l’architecte discret du musette parisien

À la charnière du XXᵉ siècle, Charles Péguri contribue à transformer l’accordéon en instrument de scène et à poser les bases du bal musette. Entre innovations techniques, nuits de bals populaires et rencontres décisives, son parcours raconte la naissance d’un son devenu emblématique de Paris.

Un pionnier du musette au cœur des bals populaires

Né à Marseille en 1879 dans une famille d’origine italienne de fabricants d’accordéons, Charles Péguri grandit littéralement au contact de l’instrument. Son père, Félix Péguri, est facteur et réparateur d’accordéons, et très tôt, Charles travaille dans l’atelier familial avant de devenir musicien à part entière.

Selon les archives biographiques de la Bibliothèque nationale de France, il est à la fois accordéoniste, compositeur et luthier, et fait partie des figures majeures de la première génération d’artistes ayant imposé l’accordéon comme instrument de musique populaire en France.

Une rupture familiale et une indépendance musicale précoce

L’histoire de Charles Péguri est aussi celle d’une émancipation. Très jeune, il s’éloigne de l’atelier paternel pour développer ses propres idées sur l’accordéon. Cette rupture lui permet d’explorer des innovations techniques et un jeu plus expressif, à contre-courant des usages de l’époque. Il ouvre son propre atelier et commence à fréquenter les musiciens des cafés et bals parisiens, un univers où l’accordéon devient progressivement l’instrument central des soirées populaires.

La rencontre fondatrice avec le bal musette

Le tournant majeur de sa carrière intervient lorsqu’il croise la route d’Antonin Bouscatel, cabrettaire auvergnat et figure incontournable des bals parisiens. Installé dans le quartier de la rue de Lappe, Bouscatel accueille Péguri dans son établissement. Ensemble, ils participent à la fusion entre la tradition auvergnate (cabrette, bourrées) et l’accordéon italien, donnant naissance à ce qui deviendra le style musette parisien. Ce mélange musical marque une rupture culturelle : la musique de danse quitte les campagnes pour devenir un phénomène urbain, populaire et structuré autour des cafés-concerts.

Une figure centrale des débuts du musette enregistré

Au début du XXᵉ siècle, Charles Péguri participe aussi à la diffusion de cette nouvelle musique grâce aux premiers enregistrements sur disque 78 tours. Dès les années 1907, il grave plusieurs compositions qui circulent dans les bals et contribuent à fixer le style musette naissant. Avec des titres comme polkas et valses destinées à la danse, il participe à la construction d’un répertoire qui deviendra la base du musette classique.

Une époque de bals, de rencontres et d’inventions

Autour de Péguri gravite une génération de musiciens essentiels : Émile Vacher, Casimir Coïa ou encore les musiciens des bals de la rue de Lappe. Ces lieux ne sont pas seulement des salles de danse, mais de véritables laboratoires musicaux où s’inventent de nouveaux styles en direct.

C’est dans ce contexte que l’accordéon évolue techniquement. Péguri travaille également sur des améliorations de l’instrument, cherchant à le rendre plus précis, plus expressif et capable de rivaliser avec les instruments dits “classiques”.

Une influence durable sur la musique populaire française

Charles Péguri meurt en 1930, mais son héritage musical dépasse largement sa carrière.

Il est aujourd’hui reconnu comme l’un des artisans majeurs du musette avec Émile Vacher, et comme un maillon essentiel entre :

  • la musique populaire italienne des immigrés
  • les traditions auvergnates des cabarets parisiens
  • et la naissance de la musique de bal moderne

Son rôle est surtout celui d’un passeur : un musicien qui n’a pas seulement joué, mais structuré un langage musical encore vivant dans les bals et l’accordéon français.

F. Nava